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Une entrevue avec le général Andranik

08 novembre 1919, page 4

dimanche 12 mai 2013, par Redacteur

le "héros de la liberté arménienne"

Nous venons d’avoir une entrevue avec le général Andranik, cette noble et mâle figure de patriote militant, qui pendant de longues années mena une âpre et audacieuse lutte, dans l’Arménie ottomane, contre la tyrannie d’Abdul Hamid, et qui pendant la grande guerre fut un des principaux organisateurs et chefs des corps de volontaires arméniens qui secondèrent l’armée du Caucase dans ses combats contre les Turcs. C’est en pleine guerre qu’il a reçu du commandement russe le grade de major-général. Du premier jour de la guerre jusqu’à l’armistice. Andranik n’a cessé de se battre pour la cause de l’Arménie, pour la cause de l’Entente. Un une audience qu’il lui accordait dernièrement, le président de la République française le félicitait de son courage et des services qu’il a rendus à la cause de la liberté.

Voici le résumé de ce que le général Andranik nous à dit :

"Notre peuple, pendant la grande guerre, a fait plus que son devoir. Vous savez avec quel enthousiasme nos jeunes gens accoururent par la centaine pour prendre part à la défense de la France, et par milliers dans la légion d’Orient pour se battre en Syrie contre les Turcs. Dans l’armée russe, nous avons eu environ 180 000 soldats réguliers, qui pour la plupart, ont été envoyés sur le front allemand, et 12 à 15 000 volontaires qui furent l’avant-garde de l’armée du Caucase, comme la lampe éclairant la marche de ces troupes luttant contre le Turc ; nous avons rempli dans ces durs et longs combats la tâche la plus pénible, la plus périlleuse et avons rendu aux troupes du Caucase de précieux services ; nous avons fait cela pour apporter notre contribution à la grande lutte menée par la France et ses alliés pour le triomphe du droit. Vous savez combien la France est aimée chez nous ; sa langue, sa culture sont familières à la grande majorité de nos compatriotes ; son nom, dans nos plus humbles villages, est entouré d’affection, puisqu’il est synonyme de justice et de liberté.

"Tout notre peuple a eu dès le premier jour la certitude que la France et ses alliés remporteraient la victoire, et il a gardé cette foi même aux jours les plus sombres. Et nous avions aussi la certitude que la victoire de la France et de ses alliés serait celle de notre propre cause, en faveur de laquelle ont parié et agi durant de longues années tant d’éminents Français.

"Or, voilà un an que la Turquie a été défaite, et le sort de notre peuple n’a pas encore été réglé, la libération de notre patrie n’est pas encore effectuée. Les provinces de l’Arménie ottomane sont encore entre les mains des Turcs, et ceux des nôtres qui, comptant sur la protection des alliés victorieux, y sont rentrés, vivent sous la menace constante de massacres. La seule région où mes compatriotes puissent trouver quelque sécurité est la Cilicie, confiée à la garde des troupes françaises que ca commander le général Gouraud. Dans les territoires de la République de l’Arménie transcaucasienne, règne une extrême misère des épidémies sévissent ; l’hiver dernier et au printemps la famine et les maladies y ont fauché plus de 150 000 existences... A ces ravages s’ajoutent les pertes que les nôtre subissent depuis des mois dans la luttes acharnées qu’ils mènent contre les Turcs, les Kurdes et les Tatars qui attaquent la République de toutes parts. Les troupes arméniennes se battent dans des conditions lamentable ; elles sont très pauvres en armes, en munitions, en équipements ; les Turco-Tatars, mieux pourvus, sont parvenus à occuper quelques localités ; ainsi les nôtre ont perdu le Carabagh, dont j’ai moi-même dirigé la défense jusqu’à l’armistice. Les alliés nous ont un petit peu aidés lors des luttes que nous avons livrées aux Turcs l’an dernier après le traité de Brest-Litovsk, quand seuls nous avons contribué à nous battre contre l’ennemi : pourquoi n’aident-ils pas les nôtre dans la résistance qu’ils opposent actuellement à l’agression ? Le seuil secours que notre peuple reçoit des alliés est le pain que l’Amérique nous accorde depuis plus de six mois ; mais une aide militaire, dans les occurrences présentes, serait précieuse, plus précieuse peut-être que cette assistance charitable. Nous faisons toujours là-bas ’la tâche du petit allié’, nous remplissons toujours notre rôle d’avant-garde de nations libérales d’Occident ; pourquoi nos grands amis ne nous soutiennent-ils pas dans cette lutte ? Ils ont eu la bonté d’envoyer le colonel Haskell comme haut-commissaire d’Arménie et nous leur sommes reconnaissants d’avoir pris cette mesure qui est un commencement de réalisation de nos aspirations ; nous sommes reconnaissants aussi au colonel Haskell, qui a montré un grand dévouement et une grande énergie dans l’accomplissement de sa mission ; mais la bonté et l’énergie d’un homme de cœur ne peuvent, sans être appuyées d’une force militaire suffisante, protéger efficacement le peuple menacé dans un pays dont la moitié est encore entre les mains de l’ennemi et l’autre moitié, bien que libre et autonome, encerclée par une coalition d’éléments hostiles.

"On nous dit que la Conférence de la paix ajourne le règlement du problème arménien parce qu’elle attend la décision de l’Amérique. Cette longue attente a eu des conséquences terribles pour notre peuple. Nous espérons que cette décision ne tardera plus longtemps et qu’elle sera favorable à la libération de l’Arménie. Mais, en attendant, pourquoi les alliés ne donnent-ils pas notre peuple les moyens nécessaires pour repousser toute agression ? J’adresse cet appel, au nom de l’Arménie combattante, par l’entremise du Temps, à la France magnanime et à ses nobles alliés ; qu’ils aient la bonté de soutenir notre peuple dans cette crise suprême ; malgré un sacrifice démesuré et des pertes énormes, notre peuples reste bien vivant, plein de vigueur, d’ardeur et d’espoir ; qu’on l’aide, et il surmontera cette crise comme il en a surmonté tant d’autres. Il s’agit de soutenir non pas notre peuple seulement, mais la cause elle-même de la liberté, pour laquelle la France et ses alliés menèrent une lutte magnifique et dont notre antique nation constitue toujours là-bas le porte-drapeau"

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France